Introduction Espace Douleur Douceur. Pr Gérard Ostermann pour la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80.

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UN ÉLOGE DE LA FINITUDE ET DE LA RECONSTRUCTION : LA PUISSANCE DE L’HYPNOSE EN GÉRIATRIE

Préambule : du courage d’être quand on n’est plus tout à fait
Johanna Rabinovici
nous offre, avec son exploration de la perte en gériatrie, bien plus qu’un traité clinique. Elle nous livre une mé- ditation sur la finitude – cette petite contra- riété existentielle que nous passons notre vie à esquiver, jusqu’à ce qu’elle vienne frapper à notre porte avec l’insistance d’un huissier métaphysique. Son article est une invitation rare : regarder en face ce que nous préférons ignorer, à savoir que nous sommes tous des « êtres-pour-la-fin », et que cette fin mérite autre chose que le déni poli de nos sociétés jeunistes.

Le corps parle : quand la chair devient rhétorique
Voici l’intuition fondamentale : en gériatrie, le corps n’est plus un simple véhicule, il de- vient langage. La fatigue ne dit pas « je suis fatigué », elle murmure « je suis las de vivre ». La douleur ne crie pas « j’ai mal », elle hurle « j’ai peur de ce qui vient ». La chute n’est pas un accident biomécanique, c’est un effondre- ment ontologique – « je me sens détruit, alors je tombe ». C’est du Merleau-Ponty appliqué à la maison de retraite : le corps est notre an- crage au monde, et quand le monde s’effrite, le corps l’exprime avec une franchise que les mots ne peuvent atteindre. La plainte soma- tique devient alors une métaphore incarnée, un poème douloureux écrit dans la chair. Johanna Rabinovici nous rappelle que soigner, ce n’est pas réparer une machine défectueuse, c’est entendre ce que dit le symptôme – et pour cela il faut accepter d’écouter une langue étrangère : celle de la souffrance existentielle.

L’hypnose :
ou comment philosopher sans mots
Face à la perte – et quelle collection impres- sionnante : perte physique, intellectuelle, sociale, et surtout « perte de l’illusion de ce que l’on aurait pu être » (ouch !) – la parole seule ne suffit plus. Comment argumenter contre le vieillissement ? Comment raisonner avec la finitude ? C’est là qu’intervient l’hypnose, non comme une fuite magique, mais comme un détour vers soi-même. L’hypnose, nous dit Johanna Rabinovici, part d’un pari spinoziste : la personne est déjà détentrice de sa solution.

Elle possède en elle les ressources nécessaires, simplement enfouies sous les décombres de l’effondrement. L’hypnothérapeute n’est pas un sauveur, c’est un archéologue de l’âme, qui aide à déterrer ce qui est déjà là. C’est presque une forme de maïeutique sensorielle – un Socrate qui opérerait par métaphores et états modifiés de conscience. Moins bavard, plus efficace.

Monsieur D. : portrait d’un effondrement (et d’un relèvement)
A 84 ans, Monsieur D. nous offre un cas d’école en tragédie existentielle. La mort brutale de son épouse le plonge dans ce que Johanna Rabinovici nomme pudiquement un « effondrement ». Comprenons : un naufrage ontologique. L’homme perd pied, non pas parce qu’il est fragile, mais parce que son monde s’est évanoui. Quand l’autre, avec qui on a partagé une vie, disparaît, c’est une partie de soi qui s’éteint. Heidegger appelait ça le « Mit-Sein » – l’être-avec. Quand le « avec » disparaît, que reste-t-il du « être » ?

Première séance : l’arbre qui tient debout (contrairement à nous)
L’approche de Johanna Rabinovici est d’une élégance clinique réjouissante. Elle com- mence par un recadrage cognitif : on ne peut pas effacer l’événement (désolé, pas de gomme pour la mémoire), mais on peut chan- ger la perception. C’est du constructivisme appliqué : la réalité, c’est ce qu’on en fait. Puis vient la métaphore de l’arbre – cet être végétal qui « fait face à toutes les intempéries, et qui tient, droit, fort, debout ». Magnifique ! L’arbre devient le double symbolique de Monsieur D., ce moi idéal enraciné qui résiste aux tempêtes. C’est du Bachelard revu par l’hypnose : l’imagination matérielle au service de la reconstruction psychique. Résultat ? Monsieur D. passe de 4/10 à 7/10 d’apaisement. L’arbre fonctionne. Il faut croire que la métaphore végétale parle mieux que les antidépresseurs.

Deuxième séance : la boule de pétanque comme guide philosophique
Face aux pensées qui « s’entrechoquent » (joli euphémisme pour dire « chaos mental »), Johanna Rabinovici utilise une nouvelle métaphore : la boule de pétanque. Cette boule « sait quel chemin prendre, qui a sa place, comme chacune des autres boules ». On pourrait y voir un clin d’œil au stoïcisme : chaque chose a sa place dans l’ordre du monde, et il suffit de reconnaître cet ordre pour retrouver la paix. Ou encore une touche de Leibniz : l’harmonie préétablie, version gériatrique. Chaque pensée, même douloureuse, a sa place – il suffit de cesser de les entrechoquer pour les laisser s’ordonner naturellement. Le résultat ? Monsieur D. atteint un sentiment de « plénitude ». Il parle de sa femme « sans pleurer, simplement avec les larmes aux yeux ». L’émotion n’est pas effacée, elle est contenue, digérée, réintégrée. C’est la différence entre être submergé et être ému – entre pathos et Pathos maîtrisé.

La plus belle phrase : « Je dis des mots, vous m’aidez à en faire des phrases »
Voilà qui résume tout. Monsieur D. possédait les mots, mais pas la syntaxe – les fragments, mais pas le sens. Johanna Rabinovici, par son travail, lui offre la grammaire de sa propre vie. Elle ne lui impose pas un récit, elle l’aide à construire le sien. C’est de la narration collaborative, où le patient redevient auteur de sa propre histoire. Et n’est-ce pas là, au fond, toute la dignité humaine ? Etre capable de transformer le chaos en récit, les mots en phrases, la souffrance en sens. Paul Ricoeur aurait applaudi : l’identité narrative comme outil thérapeutique.

Conclusion : éloge de la finitude (puisqu’on n’a pas le choix)
L’article de Johanna Rabinovici nous rappelle une vérité inconfortable mais libératrice : nous sommes finis, et c’est précisément cette finitude qui donne du sens à notre existence. Vieillir, perdre, s’effondrer – tout cela fait partie du package humain. Mais s’effondrer ne veut pas dire rester à terre. On peut se relever, même à 84 ans, même après la perte de l’être aimé, même quand tout semble foutu. L’hypnose, dans ce contexte, n’est pas une baguette magique – c’est un outil de reconstruction existentielle. Elle permet de réorganiser le monde intérieur quand le monde extérieur s’est écroulé. Elle donne une grammaire à la souffrance, une forme au chaos, une dignité à la finitude. Et si cela ne suffit pas à nous consoler de vieillir (soyons honnêtes, personne n’aime vraiment ça), cela nous rap- pelle au moins que nous restons, jusqu’au bout, des êtres capables de sens. Même diminués, même effondrés, nous pouvons encore « écrire de belles histoires ». Alors oui, vieillir est une tragédie. Mais une tragédie digne, accompagnée, reconnue. Et ça, c’est déjà beaucoup.

P.S. : Si vous cherchez l’immortalité, essayez la philosophie platonicienne. Si vous cherchez à vieillir avec dignité, lisez Johanna Rabinovici. Et si vous cherchez les deux, bonne chance – et prévoyez un bon stock de métaphores végétales.


Pr Gérard Ostermann, Professeur de thérapeutique, médecine interne, psychothérapeute. Administrateur de la Société française d’alcoologie, responsable du diplôme d’université de Pathologie de l’oralité, Bordeaux 2.


Pour lire la suite de la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 80 : Fev. / Mars / Avril. 2026.

TRAUMATISMES.

Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°80…

6 / Éditorial : L’importance d’aller dans le sens de la résistance Julien Betbèze.
8 / En couverture : Mikhaël Allouche & Ana Waalder. Le récit alternatif Interview par Sophie Cohen.
12 / Faire face à une situation réputée difficile Donner du temps au temps Jacques-Antoine Malarewicz.
20 / Le vide, l’inspiration, la vacuité. Exemples d’intervention en thérapie systémique et stratégique brève. Nathalie Koralnik.
30 / Deuil en thérapie narrative. « Bonjour Papi Georges » Stéphanie Robert.


ESPACE DOULEUR DOUCEUR
40 / Introduction Gérard Ostermann.
44 / La perte en gériatrie Miroir d’un effondrement psychique. Johanna Rabinovici.

DOSSIER TRAUMATISMES
55 / Levée d’amnésie traumatique.« Ranger sa bibliothèque lorsque les souvenirs reviennent ». Cécile Condaminas.
62 / Endométriose post-traumatique Libérer les sujets du pouvoir du monde traumatique avec la TLMR. Éric Bardot.
74 / Viols et abus sexuels avec usage de stupéfiants Traitement avec la PTR Gérald Brassine.

QUIPROQUO

84 / Difficile. S. Colombo, Muhuc.

BONJOUR ET APRÈS...
88 / Madeleine. Sa vie bouleversée après les soins d’un cancer Sophie Cohen.


CULTURE MONDE 

92 / Au Vietnam, dans la chambre des âmes. Sylvie Le Pelletier- Beaufond.

LIVRES EN BOUCHE
96 / J. Betbèze, S. Cohen.

Illustrations du numéro: Mikhael Allouche et Ana Waalder.