Introduction Espace Douleur Douceur. Pr Gérard Ostermann pour la Revue Hypnose et Thérapies Brèves 79.
« Encoprésie et Caca farceur » de Corinne Paillette
Lire l’article de Corinne Paillette, « Encoprésie et Caca farceur », c’est entrer dans un univers où la médecine se fait conteuse, et où les troubles les plus embarrassants se transforment en personnages facétieux. Ici, pas de jargon, pas de solennité, mais une rencontre délicate entre un petit garçon, son symptôme, et une médecin qui sait manier autant l’écoute que le dessin, autant la science que l’imaginaire.
On pourrait croire qu’il n’y a rien de poétique dans « un caca dans la culotte ». Et pourtant, sous la plume et dans la pratique de l’auteure, le malaise devient fable, le symptôme prend un visage de farceur, et la honte se dissout dans un éclat de rire. La magie de cette approche réside dans sa simplicité : un trait de crayon, un ballon vert, un papillon multicolore, et voici que l’enfant retrouve sa place d’auteur dans l’histoire de son corps.
L’article est à la fois tendre et drôle. Tendre, car il nous montre une médecin qui se penche avec respect sur l’univers intérieur d’un enfant
de 6 ans, sans jamais minimiser sa souffrance. Drôle, car l’on rit presque en découvrant « Caca farceur », ce petit personnage espiègle qui bondit par surprise, comme un clown malicieux surgissant de derrière une porte. On rit avec l’enfant, et ce rire est déjà une guérison, ou du moins une réconciliation.
La force de ce récit tient aussi à son humilité. L’auteure ne cherche pas à se poser en héroïne triomphante de la médecine, mais en complice bienveillante d’une aventure thérapeutique. Elle le dit clairement : peut-être que l’enfant n’aura pas été transformé à jamais, peut-être qu’il faudra d’autres chemins. Mais ce qui compte, c’est l’alliance, l’imaginaire partagé, l’espace d’invention créé à deux.
En fin de compte, ce texte est un petit bijou de médecine narrative : il montre que même au cœur des situations les plus inconfortables, il est possible de convoquer le jeu, l’humour et la poésie. Et qu’avec un peu d’attention, un trait de crayon et une bonne dose de créativité, on peut transformer un « accident » en une belle aventure pleine de couleurs, d’arcen-ciel et de papillons.
QUAND LE CORPS DEVIENT RÉCIT : L’ART DE GUÉRIR PAR LES MOTS A propos de « Anéjaculation. Quand la panne s’ex-prime » de Karine Ficini
Il arrive parfois qu’un texte clinique transcende les frontières de son domaine pour devenir littérature. L’article de Karine Ficini appartient à cette rare espèce d’écrits où la science médicale épouse l’art du conteur, où le symptôme devient personnage et où la thérapie se mue en épopée intérieure. Dans les méandres de cette enquête thérapeutique, nous suivons David, homme brisé entre ses désirs et ses loyautés, entre ce qu’il nomme sa « Tête » et son « Pénis » – deux protagonistes d’un drame intime qui se joue sur la scène de sa sexualité défaillante. Car c’est bien d’un théâtre qu’il s’agit ici : un théâtre de l’âme où chaque organe porte un masque, où chaque dysfonction récite un monologue douloureux.
L’auteure déploie avec une grâce rare l’art de l’externalisation narrative. Elle donne chair et voix aux fragments épars d’un homme en souffrance, transformant la clinique froide en atelier d’orfèvre des mots. Sous sa plume, la sexologie cesse d’être cette science des mécanismes pour devenir poésie des relations humaines, cartographie sensible des territoires intimes où se nouent et se dénouent les liens les plus profonds.
Sur le plan thérapeutique, l’article illustre parfaitement la fécondité de l’hypnose conversationnelle et de la TLMR, en les inscrivant dans une perspective intégrative. Loin de s’en tenir à une prise en charge organiciste – souvent inefficace car elle contourne
la dimension affectivo-relationnelle –, l’auteure démontre qu’une approche globale est nécessaire. Cette dernière, portée par les vents de l’hypnose conversationnelle et de la thérapie narrative, révèle sa puissance libératrice. Elle ne se contente pas de réparer ; elle réenchante. Elle ne guérit pas seulement le symptôme ; elle restaure la dignité du récit personnel. Car David n’est plus un cas clinique – il redevient héros de sa propre histoire, architecte de sa renaissance.
A travers cette odyssée thérapeutique, Karine Ficini nous rappelle une vérité fondamentale : la sexualité n’est jamais qu’affaire de plomberie. Elle est langage, elle est dialogue entre les parts de soi, elle est cette alchimie mystérieuse où le corps traduit en symptômes ce que l’âme n’arrive pas à dire. L’anéjaculation de David devient ainsi métaphore universelle de ces moments où nous nous refusons à nous-mêmes, où nous nous interdisons la fluidité de l’être.
L’écriture de Karine Ficini possède cette vertu rare de transformer le pathologique en poétique, de métamorphoser la souffrance en sagesse. Elle nous enseigne qu’un thérapeute peut être conteur, qu’un patient peut redevenir auteur de sa vie, et qu’entre les deux s’ouvre cet espace magique où la guérison devient création. Voici donc un texte précieux, qui honore autant la rigueur scientifique que la beauté littéraire. Un texte qui prouve que l’art de soigner et l’art d’écrire procèdent parfois d’une même source : cette capacité infinie de l’humain à transformer ses blessures en récits, ses symptômes en symboles, ses pannes en renaissance.
Dans le paysage souvent austère de la littérature médicale, l’article de Karine Ficini brille comme un phare : elle éclaire non seulement la voie vers la guérison, mais aussi celle vers une pratique clinique plus humaine, plus créative, plus vivante. Une pratique où chaque patient redevient poète de sa propre existence.
« Boules de couleur en chirurgie dentaire » « Elle courait dans sa tête » de Thierry Hueber
L’article du Docteur Thierry Hueber, publié dans la revue « Hypnose & Thérapies brèves », constitue un témoignage remarquable de l’intégration de l’hypnose dans la pratique dentaire. Il allie rigueur clinique, sensibilité humaine et créativité thérapeutique. L’auteur y expose, avec une grande clarté, comment une simple médiation – en l’occurrence une boule colorée – devient un support relationnel et hypnotique ouvrant un espace de liberté insoupçonné pour une patiente lourdement handicapée par une sclérose en plaques. Ce récit clinique, au-delà de son aspect narratif, illustre de manière saisissante la puissance de l’hypnose lorsqu’elle est envisagée non comme une technique lourde ou formalisée, mais comme une attitude d’écoute et d’adaptation.
La valeur de ce texte réside dans plusieurs dimensions. Sur le plan scientifique, il rappelle la nécessité d’individualiser l’approche, conformément à l’enseignement de Milton Erickson : chaque patient est unique, chaque outil doit être forgé sur mesure. Sur le plan relationnel, il met en avant l’importance de
la bienveillance, de l’attention partagée et du « binôme thérapeutique » que forment praticien et assistante. Sur le plan éthique, il montre qu’un chirurgien-dentiste, en restant dans son cadre professionnel, peut offrir bien plus qu’un soin technique : une expérience existentielle réparatrice, une parenthèse enchantée qui redonne à la patiente une dignité et une joie oubliées.
Enfin, l’article est précieux par son style. Il évite tout jargon inutile et fait sentir, à travers un récit vivant et sobre, l’émotion d’un moment clinique rare : celui où une femme qui ne pouvait plus marcher a retrouvé, le temps d’un soin, la sensation de courir « dans sa tête ». Ce texte illustre avec force ce que Gaston Brosseau et Eric Bonvin appellent un art relationnel, où l’hypnose n’est pas un dispositif contraignant mais une ouverture vers le possible. Il s’agit d’une contribution exemplaire à la littérature clinique en hypnose, qui inspirera autant les praticiens que les lecteurs sensibles à la dimension humaine du soin.
Pr Gérard Ostermann
Professeur de thérapeutique, médecine interne, psychothérapeute. Administrateur de la Société française d’alcoologie, responsable du diplôme d’université de Pathologie de l’oralité, Bordeaux 2.
Revue Hypnose & Thérapies brèves n°79 version Papier
Nov. / Déc. 2025 / Janv. 2026
DEPRESSION
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°79…
8 / Éditorial :
Le partage de l’imaginaire pour faire émerger des ressources Julien Betbèze
10 / En couverture : Gabrielle Grimaldi Pics et dentelles d’aquarelle Sophie Cohen
12 / Hypnose et imagination créatrice Une poétique de l’action Alexandru Cupaciu.
16 / Acrophobie Externaliser pour se réassocier et retrouver le souffle Anne Malraux
26 / Hypnose de spectacle et hypnose clinique. Deux visages, deux finalités, une double vigilance éthique Fabrice Lakdja et Gérard Ostermann
32 / Quel est le premier souvenir qui vient ? Dissoudre une problématique figée en s’appuyant sur un souvenir source Michel Lamarlère
44 / Du divan au fauteuil Sortir de la répétition des schémas relationnels antérieurs Sylvie Le Pelletier-Beaufond
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
50 / Introduction Gérard Ostermann
54 / Encoprésie et Caca farceur Dessine-moi ton problème Corinne Paillette
62 / L’anéjaculation Quand la panne sex-prime Karine Ficini
73 / Boules de couleur en chirurgie dentaire « Elle courait dans sa tête » Thierry Hueber
84 / DOSSIER DÉPRESSION
86 / Défaut et faute : Les agents doubles de la dépression Wilfrid Martineau
96 / Dépression et renoncement Mouvement de bascule et choix Alain Vallée
QUIPROQUO
104 / Renoncement S. Colombo, Muhuc
BONJOUR ET APRÈS...
108 / Denise, Son sommeil abîmé et ses cauchemars Sophie Cohen
LES CHAMPS DU POSSIBLE
112 / L’écho silencieux : Quand le corps du thérapeute devient miroir du traumatisme Adrian Chaboche
CULTURE MONDE
116 / La naissance à l’envers. Restaurer les potentiels d’auto-guérison Sylvie Le Pelletier- Beaufond
LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
124 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Gabrielle Grimaldi
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