Cris et hypnose. Revue Hypnose et Thérapies Brèves 78
RÉPONDRE AUX CRIS DES PERSONNES ÂGÉES GRÂCE À L’HYPNOSE.
Par HÉLÈNE POUSSET ABBOUCHI
Quand ils résonnent en EHPAD, les cris sont à interpréter comme un langage à écouter, un besoin à satisfaire, un malêtre à soigner. Nous découvrons ici le cas de Madame A., 83 ans, diminuée et très agitée au moment sensible de la toilette. L’utilisation de l’hypnose associant recrutement sensoriel, métaphores et induction de bien-être, permet de mieux écouter ses cris et d’accéder à ses besoins et ressources.
Le cri signe de bonne santé chez le nouveau- né, les cris des enfants dans la cour de récréation, les cris de joie et de tristesse de l’adulte... Les cris, on ne les attend pas en établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), ils dérangent et peut-être qu’alors on ne les écoute plus. Et si l’hypnose nous permettait de changer de regard sur les cris de la personne âgée souvent réduits à un trouble du comportement, à une « vocalisation compréhensible ou non, de forte intensité et répétitive » (Haute Autorité de Santé).
Si l’hypnose nous aidait à leur redonner du sens, à distinguer les cris « langage du corps » qui servent à communiquer un besoin, des cris « langage » qui comblent un besoin, témoignent d’une anxiété, d’une dépression, et des cris « réflexe » (1). L’hypnose pourrait aider à diminuer les cris « langage du corps », dans le cadre d’une prise en soin globale de la diminution de la douleur. L’hypnose pourrait aider à diminuer les cris « langage », dans le cadre d’une prise en soin globale de l’anxiété/dépression. L’hypnose pourrait aider les cris dit « réflexes » en améliorant le bienêtre du résident.
En m’inspirant de la pratique et des travaux du Dr Marie Floccia, qui démontrent que l’hypnose médicale fonctionne chez la personne âgée pour soulager certaines douleurs, l’anxiété, la dépression, l’insomnie, les troubles de la marche, les tremblements, les troubles fonctionnels intestinaux (2), j’ai intégré l’hypnose dans ma pratique de psychologue en EHPAD. Je l’utilise pour prendre en soin les personnes âgées y compris les résidents souffrant de maladie neuro-évolutive. J’utilise l’Hypnose adaptée pour les troubles neurocognitifs aux stades sévères (HAPNeSS) : voix plus forte, parler plus pour focaliser l’attention du malade, séance plus courte, s’autoriser à toucher... proposée par le Dr Marie Floccia, avec les mêmes indications que chez les patients sans trouble cognitif, mais qui peut en plus améliorer les troubles du comportement liés aux maladies neuro-évolutives : idées délirantes, hallucinations, agitation, agressivité, dysphorie, dépression, anxiété, exaltation de l’humeur, apathie, désinhibition, irritabilité, comportement moteur, troubles de l’appétit et cris.
Forte de ces recommandations d’utiliser l’hypnose comme approche non médicamenteuse, j’ai décidé d’utiliser l’HAPNeSS avec les résidents de l’EHPAD qui crient, afin de redonner du sens à leurs cris, d’essayer de répondre à leurs besoins et d’améliorer ainsi leur bien-être, « parce qu’il y a toujours quelque chose à faire » (2). Cas clinique de Madame A. Madame A. est aujourd’hui une vieille dame âgée de 83 ans, aux cheveux blancs et aux yeux bleus, qui dès l’âge de 8 ans a fait des séjours en milieu hospitalier pour troubles de l’humeur, du caractère et retard intellectuel alors qualifié d’arriération mentale. En 2005, Mme A. passe la plus grande partie de ses journées allongée sur son lit, mais elle descend, en marchant, à la salle à manger et participe volontiers aux animations. Elle est gourmande, elle adore les bonbons et les gâteaux. Elle aime recevoir du courrier, bien qu’elle ne sache pas lire. Elle apprécie qu’on prenne le temps de s’asseoir et de discuter avec elle. Pour cela, elle connaît le nom des soignants et les interpelle à cette époque déjà en criant. En plus de son retard intellectuel, Mme A. souffre depuis des années d’une importante toxidermie aux neuroleptiques qui rend sa peau très sèche et irritable. Elle n’apprécie ni la toilette au lavabo, ni la douche qu’elle demande à prendre froide, mais elle y participe activement. Enfin, et surtout, elle exige qu’on l’appelle par son prénom Marie-France et non pas Mme A. A partir de 2023, l’état général de Mme A. s’altère.
Elle perd la marche et ne se déplace plus qu’en fauteuil. Elle devient incontinente. La toilette se déroule donc maintenant au lit et pendant la toilette Mme A. est très agitée. Elle crie et peut même frapper les soignantes. Pour respecter ses habitudes de vie, l’équipe fait sa toilette en fin de matinée (après 11 heures) pour lui permettre de rester longtemps au lit. Un traitement antalgique par Oramorph est mis en place avant la toilette, mais malgré cela l’agitation, dont les cris, persiste. Mme A. crie aussi maintenant dans la journée, quand elle est au fauteuil à la salle à manger ou au petit salon. Elle pousse de longs cris stridents aussi bien, par moments, pour exprimer un besoin (aller se coucher, manger...) qu’à d’autres sans raison apparente pour l’équipe. Son discours s’est appauvri, elle répète quelques phrases stéréotypées, il est de plus en plus difficile de capter son attention et de comprendre ce qu’elle dit. Première toilette de Mme A. avec hypnose Un matin, j’entends des cris dans le couloir de l’EHPAD. C’est Mme A. qui crie pendant sa toilette. Je frappe à la porte et je rentre. Je m’accroupis à la tête du lit, côté gauche pour me mettre à la hauteur de son visage dans une proxémie partagée. Je lui prends la main et je propose à Mme A. de l’« accompagner pendant la toilette pour prendre soin de vous avec ma collègue ». Je commence à lui tapoter le bras (recrutement sensoriel) et à lui décrire les sensations agréables de la toilette sur son corps (focalisation kinesthésique avec induction de bienêtre) : « L’aide-soignante prend soin de vous, elle passe le gant sur votre peau, vos jambes, vos bras pour prendre soin de vous… puis la crème qui prend soin, rend la peau plus douce, plus confortable. Elle prend soin de vous pour vous sentir mieux… bien… » Je garde un contact physique (tapotement), visuel (regard) et auditif afin de créer une augmentation du recrutement sensoriel. Je ne cesse pas de lui parler pendant toute la toilette (saturation verbale et saupoudrage : prend soin, agréable, confortable, douce...). Je valorise chaque mouvement de détente et de compliance au soin : « C’est bien, c’est très bien… votre peau se détend, vous nous aidez en dépliant les jambes, vos jambes se détendent… c’est bien, très bien… » (ratification). Puis je lui montre une photo d’elle. Mme A. a toujours beaucoup aimé être prise en photo. Aussitôt elle regarde la photo. J’attire alors son attention sur des éléments visuels de la photo (focalisation visuelle) : « C’est une photo de vous, vous pouvez voir... la couleur du chemisier, la lumière, le sourire, le coin des lèvres qui remonte, les yeux qui pétillent ; du rouge à lèvres… » (VAKOG). ..
Hélène Pousset Abbouchi
Psychologue en EHPAD depuis presque vingt ans, elle accompagne quotidiennement les personnes âgées dans les dernières années de leur vie. En 2023-2024, elle s’est formée à l’hypnose au DIU Hypnose médicale clinique et thérapeutique de la Faculté de médecine de Bordeaux auprès, entre autres, du Dr Marie Floccia, gériatre spécialisée en hypnose. Depuis, elle utilise principalement l’hypnose conversationnelle avec les résidents lors des toilettes, de soins, face à l’agitation, l’anxiété, pour améliorer leur bien-être au quotidien mais également lors de séances plus formelles notamment avec des patients souffrant de la maladie de Parkinson.
Regards sur l'Hypnose
Julien Betbèze, rédacteur en chef, nous présente ce n°78…
Août / Sept. / Oct. 2025
8 / Éditorial : « La transe hypnotique est avant tout une expérience poétique » Julien Betbèze
10 / En couverture : Florence Cadène Magnétisme animal Sophie Cohen
12 / Internalisation d’un lien sécurisant Théo, 10 ans et « son » anxiété d’endormissement Arnaud Zeman
24 / Le témoin intérieur et la honte Tout le monde est mieux que moi Géraldine Garon et Solen Montanari
36 / Sortir de l’adoration du produit Dissiper les ruminations du veau d’or : les clés du traitement des addictions David Vergriete et Alexandrine Halliez
ESPACE DOULEUR DOUCEUR
46 / Introduction Gérard Ostermann
50 / Cris et hypnose Répondre aux cris des personnes âgées grâce à l’hypnose Hélène Pousset Abbouchi
58 / Autohypnose pour mon épaule gauche (rupture de la coiffe des rotateurs) et le couple hypnose/fascia Nelly Cadra
73 / DOSSIER REGARDS SUR L’HYPNOSE
74 / Voyage IRM au coeur de l’expérience hypnotique Exploration de la portée clinique de l’hypnose Jean-Philippe Cottier et Valentin Lefèvre
84 / L’hypnose et le dormeur éveillé Entre songe et pensée Alexandru Cupaciu
88 / Hypnose de spectacle : bénéfices ou dangers pour le sujet Stéphane Radoykov
94 / Une rencontre Être avec... Roxane Yvernay
RUBRIQUES
- QUIPROQUO
102 / Rencontre S. Colombo, Muhuc BONJOUR ET APRÈS...
106 / Marie, ou l’accompagnement d’une patiente lors d’un traitement de cancer Sophie Cohen LES CHAMPS DU POSSIBLE
110 / Ce que le corps ne dit pas, mais que l’hypnose écoute : croire pour transformer Adrian Chaboche CULTURE MONDE
114 / L’appel de l’âme Venir au monde dans le village hmong de Cacao Alice Mancinelli LIVRES EN BOUCHE
120 / J. Betbèze, S. Cohen
125 / ESPACE FORMATIONS
Illustrations: Florence CADÈNE
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